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QUELLE STRATEGIE DE DEFENSE ET DE SECURITE FACE AUX NOUVELLES MENACES ?, de Nicolas BAVEREZ

Conférence à l'Académie des Sciences Morales et Politiques
Paris, Institut de France, 12 juin 2017

« Il faut prendre l’évènement par la main avant qu’il ne vous saisisse à la gorge »
Winston Churchill

L’histoire n’est pas linéaire ; elle stagne puis elle accélère. Ses moteurs sont les crises économiques, les révolutions mais aussi les guerres. Le cycle des conflits liés à la Révolution et à l’Empire napoléonien a ainsi projeté son ombre sur tout le XIXe siècle. La première guerre mondiale fut, comme l’a souligné François Furet, la matrice du XXe siècle, qui s’est organisée autour de la lutte à mort entre les nations et les empires, les démocraties et les totalitarismes. Les attentats du 11 septembre du 2001 ont mis fin à l’après-guerre froide et placé le XXIe siècle sous le signe du terrorisme de masse et de la sortie de la violence des cadres que l’on avait essayé de lui assigner après 1945.

Loin des illusions d’une fin de l’histoire, la guerre effectue un retour en force. Et avec elle les surprises stratégiques. Ainsi en fut-il à la fin du XVIIIe siècle avec la levée en masse et la guerre d’anéantissement poursuivie par Napoléon. Au XIXe siècle avec l’application aux conflits des ressources de la société industrielle inaugurée par la guerre de Sécession. Au XXe siècle avec la guerre de tranchées en 1914, le Blitzkrieg en 1939-40 puis l’irruption de l’arme nucléaire et la stratégie de la dissuasion qui déboucha sur l’équilibre de la terreur. Ainsi en va-t-il au XXIe siècle avec la mondialisation de la terreur et l’ouverture d’une nouvelle dimension : le cyberespace.

Le début du XXIe siècle constitue sans nul doute un moment d’accélération de l’histoire. Il est dominé par les disruptions, c’est à dire des évènements improbables, extrêmes et irréversibles. Dans l’ordre économique, la mondialisation du capitalisme et l’émergence du Sud. Dans l’ordre financier, le krach de 2008, qui demeure la plus violente crise du capitalisme depuis 1929, puis la tourmente de la zone euro. Dans l’ordre technologique, les révolutions numérique et biologique. Dans l’ordre démographique, le retour de grandes vagues migratoires au croisement des conflits armés, de la misère et des dérèglements climatiques. Dans l’ordre environnemental, l’impérieuse transition écologique. Dans l’ordre politique, le choc populiste qui frappe les démocraties et l’émergence d’une nouvelle forme politique contestant les nations libres : les démocratures. Dans l’ordre stratégique, le retour des passions nationalistes et religieuses qui va de pair avec l’extension de la guerre dans l’espace et dans le temps.

Ces chocs en chaîne débouchent sur des ruptures majeures. Le cycle du monopole de l’Occident sur l’histoire du monde qui débuta à la fin du XVe siècle avec les Grandes découvertes est désormais clos, comme le souligne la renaissance de la Chine et de l’Inde. L’élection de Donald Trump, le tournant nationaliste, protectionniste et xénophobe de la politique américaine redoublé par le chaos qui s’est installé à Washington actent la fin du leadership des États-Unis et laissent le champ libre à la Chine de Xi Jinping. L’Europe voit remis en question les principes autour desquels elle s’était reconstruite : la garantie de sécurité américaine ; la dynamique de son intégration télescopée par le Brexit ; le couple franco-allemand miné par le déclin économique et social de notre pays.

La France, outre l’obsolescence de son modèle de développement, est confrontée à la nécessaire évolution de sa stratégie. Après le temps des conflits coloniaux de 1945 à 1962, le moment gaullien placé sous le signe de l’indépendance nationale et de la dissuasion nucléaire, l’après-guerre froide avec le renouveau des opérations dans les Balkans et le Golfe, la sécurité de notre pays et de ses citoyens est directement menacée par le terrorisme islamique. Depuis 2015, en dehors des zones de conflits ouverts, la France est devenue le troisième pays le plus touché par le nombre des victimes du djihadisme. D’où le déploiement d’opérations militaires sur le territoire national avec le dispositif Sentinelle qui a mobilisé quotidiennement jusqu’à 11 000 soldats.

Ainsi, la sécurité, qui avait été marginalisée par la fin de la guerre froide puis la déflation par la dette de 2008, revient au premier plan des priorités, y compris dans les démocraties qui sont confrontées à un changement de leur environnement (1) et des risques qui en découlent (2). La France et l’Europe se trouvent en première ligne (3), ce qui leur impose de repenser leur stratégie pour l’inscrire dans une perspective globale (4).


1.
Un environnement plus imprévisible et plus dangereux

Les chocs du XXIe siècle résultent de révolutions en chaîne. La première, démographique, voit la population mondiale vieillir, tout particulièrement en Europe qui perdra 50 millions d’habitants d’ici à la moitié du siècle.

La mondialisation mêle des forces d’intégration – le capitalisme et les technologies – et des facteurs de divergence – la compétition entre les systèmes économiques et sociaux ainsi que l’irréductible hétérogénéité des valeurs, des cultures et des institutions politiques. Le décollage du Sud et la déstabilisation des sociétés développées par la nouvelle donne concurrentielle, la crise financière et les technologies favorisent désormais la fragmentation de l’espace mondial et l’éclatement des facteurs de puissance, remettant en question la suprématie de l’Occident.

La révolution numérique se diffuse avec une rapidité sans précédent à tous les secteurs d’activité, y compris le domaine militaire avec la robotisation du champ de bataille. L’intelligence artificielle fait de la machine non plus seulement le prolongement de l’homme mais son substitut, ce qui représente un bouleversement stratégique et moral – que l’on commence à explorer avec les drones. Il existe par ailleurs un pouvoir égalisateur du cyber, plus encore que de l’atome, que des puissances comme la Chine, la Russie mais aussi des pays en rupture de ban avec la communauté internationale comme la Corée du Nord exploitent pleinement.

L’effondrement des idéologies du XXe siècle n’a pas débouché sur le triomphe de la démocratie de marché et la paix perpétuelle, comme le prophétisait à tort Francis Fukuyama, mais sur l’exacerbation des sentiments identitaires nationaux et religieux, dont Alexis de Tocqueville soulignait qu’ils constituaient les forces politiques les plus puissantes : « Il n’y a au monde, écrivait-il, que le patriotisme et la religion qui puissent faire marcher pendant longtemps vers un même but l’universalité des citoyens ».

L’islamisme radical cherche ainsi à enclencher une guerre de religion à l’échelle de la planète. Instrumentalisé par les États durant la guerre froide, le terrorisme islamique s’est émancipé pour devenir un acteur stratégique à part entière. Quatre moments clés ont rythmé son ascension. Dès 1979, la révolution iranienne ouvrit une nouvelle ère en restaurant la théocratie. En 2001, les attentats du 11 septembre provoquèrent un cycle de guerres en chaîne, où la religion joue un rôle central sur un front interne à l’islam, entre sunnites et chiites, et sur un front externe avec le djihad contre l’Occident. À partir de 2011, l’échec des révolutions musulmanes – à l’exception de la Tunisie – a conduit soit à la restauration de pouvoirs autocratiques comme en Égypte ou en Turquie, soit au chaos comme en Libye ou en Syrie. L’État islamique s’est alors engouffré dans l’espace ouvert par les révolutions arabo-musulmanes, par le chaos irakien aggravé par la politique sectaire du gouvernement chiite de Nouri al-Maliki, ainsi que par l’enlisement militaire des États-Unis en Irak et en Afghanistan suivi de leur retrait unilatéral décidé par Barack Obama. Il a fédéré les salafistes, les minorités sunnites, les anciennes élites baasistes, les jeunes militants radicalisés venus d’Europe, du Maghreb et d’Asie centrale, autour d’un djihad mondialisé.

Le projet de califat, proclamé à Mossoul le 29 juin 2014 par Abou Bakr al-Baghdadi, entendait constituer une entité exerçant toutes les fonctions d’un État souverain : contrôle d’un vaste territoire, éradication des populations non sunnites, maîtrise des installations pétrolières, déploiement d’une armée capable de conduire sur plusieurs fronts. Simultanément, l’État islamique s’est étendu en direction de l’Afrique, créant un axe de la terreur qui s’étend de l’Afghanistan au Nigéria avec Boko Aram en passant par l’Égypte et le Sahel. Il cible également les démocraties, notamment en Europe, par la multiplication des attentats et la mobilisation des minorités musulmanes contre les nations libres à travers l’usage intensif des réseaux sociaux.

Le terrorisme islamique ne cesse de muter et de se diversifier en même temps qu’il se propage, ce qui lui permet de s’adapter y compris à ses revers militaires au Moyen-Orient. Il n’est plus seulement une menace asymétrique. Il est un ennemi intérieur et extérieur qui couvre tout le spectre de la violence, mobilisant aussi bien des moyens étatiques que des individus déséquilibrés qui basculent de la marginalité vers la radicalisation. Avec pour moteur le djihad. Avec pour instrument de propagande une ascension aux extrêmes de la violence, mise en scène par les réseaux sociaux.

Un autre bouleversement découle de l’émergence de nouveaux régimes politiques alternatifs et hostiles aux démocraties : les démocratures. Le terme de démocrature a été forgé par Pierre Hassner après la chute du mur de Berlin pour qualifier la transition de certains pays sortant du communisme, alors qu’ils avaient cessé d’être totalitaires sans être pour autant démocratiques. Il désigne aujourd’hui une réalité politique et stratégique très différente par sa nature et sa dimension. Les démocratures ne sont plus des régimes en transition qui évoluent vers la démocratie et que leurs crises internes privent de toute influence réelle sur le système international. Elles constituent un mode de gouvernement original qui se revendique comme plus stable, plus efficace et plus en prise avec le peuple que la démocratie. Elles entendent prendre le leadership du monde du XXIe siècle et revendiquent un nouvel ordre mondial post-occidental.

Les démocratures se caractérisent par le culte de l’homme fort, par un populisme virulent qui mêle exaltation nationaliste et religieuse, par le contrôle de l’économie et de la société. Elles s’adossent au suffrage universel qu’elles manipulent par un vaste effort de propagande relayé par les média et les réseaux sociaux. Elles s’appuient non pas sur la terreur de masse comme les totalitarismes du XXe siècle mais sur la répression ciblée de toute forme d’opposition politique. Elles récusent les libertés individuelles et l’État de droit dont le formalisme est opposé aux intérêts du peuple et de la nation. Elles révèrent la force et font de la guerre civile et extérieure non pas le prolongement mais l’essence même de la politique. Elles organisent et mettent en scène la violence comme principe de légitimité du pouvoir.

Les démocratures ne sont nullement isolées ou marginales. Outre la Russie de Vladimir Poutine qui fut leur laboratoire et leur modèle, elles regroupent la Chine de Xi Jinping, la Turquie néo-ottomane de Recep Erdogan, l’Égypte du maréchal Al-Sissi, les Philippines de Rodrigo Duterte, le Venezuela chaviste mais aussi la Hongrie de Viktor Orban ou la Pologne de Lech Kaczynski qui théorisent la suprématie de la démocratie non libérale. Elles sont donc présentes sur tous les continents, y compris au sein de l’Union européenne. Elles comptent avec la Chine la première économie du monde en termes de parité de pouvoir d’achat. Elles rassemblent des puissances qui entendent remodeler à leur avantage le système mondial. Pékin veut asseoir une domination exclusive sur la mer de Chine et repousser les États-Unis sur la côte orientale du Pacifique. La Russie a annexé la Crimée et intervient en Ukraine et en Syrie. Recep Erdogan poursuit la reconstitution de l’empire ottoman. La Hongrie et la Pologne se fond les hérauts d’une « contre-révolution culturelle » visant à promouvoir une improbable démocratie non libérale et à créer une Europe des populismes.

Portée par ces forces, la guerre, qualifiée de caméléon par Karl von Clausewitz, entreprend de nouvelles mutations. Elle se réinstalle au premier plan de l’histoire avec un nouveau cycle de conflit armés lancé par les attentats du 11 septembre 2011. Surtout elle change de nature. Elle devient un état permanent, mêlant conflits et paix. Elle est hybride, tout à la fois intérieure et extérieure, régulière et irrégulière.

Le spectre de la violence s’élargit et s’étend dans le temps, à l’image de l’Afghanistan en état de guerre ininterrompu depuis 1978. La Syrie, comme la guerre d’Espagne avant le second conflit mondial, s’érige ainsi en laboratoire des guerres sans fin du XXIe siècle, servant de banc d’essai aux nouvelles formes de violence et testant les rapports de force entre grandes puissances. Le conflit superpose la dynamique de la guerre civile, l’affrontement interne à l’islam entre sunnites et chiites, la rivalité des puissances régionales – Turquie, Iran et Arabie Saoudite – et l’intervention des États disposant de capacités mondiales – États-Unis et Russie. Il ne peut avoir ni vainqueur ni vaincu dès lors que la défaite d’une faction signifierait son génocide et que les soutiens extérieurs peuvent rétablir la balance des forces, comme le fit la Russie en septembre 2015 pour éviter l’effondrement du régime de Bachar al-Assad.

Par ailleurs, les acteurs de la violence se multiplient. La mondialisation redistribue et essaime les facteurs de puissance dans le monde. Dans le même temps, les États perdent le monopole dont ils disposaient dans l’exercice de la violence légitime. Ils sont désormais concurrencés par des groupes criminels ou terroristes qui ont acquis une dimension stratégique, voire par des individus dans le domaine cybernétique. Ils peuvent représenter une menace par leur caractère autocratique mais aussi par leur effondrement, la suppression de toute autorité publique dans de vastes zones grises laissant le champ libre aux activités criminelles et aux organisations terroristes, notamment au Moyen-Orient et en Afrique.

Face à la contagion et à l’ascension aux extrêmes de la violence, les institutions et les règles qui essayaient de la contrôler disparaissent. La sécurité du monde multipolaire n’est plus réassurée par deux superpuissances, comme ce fut le cas durant la guerre froide, ou par l’hyperpuissance américaine comme lors de la dernière décennie du XXe siècle. Elle dépend de la coopération de puissances qui rivalisent pour le leadership et qu’opposent irréductiblement leurs principes et leurs institutions, ce qui limitent les possibilités d’accord. Par ailleurs, les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, sapent les traités d’alliance et de commerce qui fondaient leur leadership. Ils participent désormais de la remise en question des accords de désarmement lancée par la Russie de Vladimir Poutine en Europe. Les institutions multilatérales – ONU, FMI, Banque mondiale, OMC – subissent désormais le feu croisé de l’administration Trump et des démocratures qui, à l’image de la Chine, entendent mettre en place des modes de coopération qui leur soient propres, au service de leurs objectifs politiques et commerciaux, par exemple via le projet des Nouvelles routes de la Soie et le fonds asiatique pour le financement des infrastructures.

D’où un étonnant et dangereux renversement du monde qui voit les États-Unis attaquer les valeurs et les instruments mis en place après la seconde guerre mondiale pour stabiliser le monde, tandis que la Chine de Xi Jinping, voire la Russie de Vladimir Poutine, se posent en défenseurs du libre-échange et de l’ordre international tout en revendiquant la rupture avec la liberté politique. La fatigue des États-Unis devant les responsabilités du leadership stratégique s’ajoute à leur délégitimation dans la régulation du capitalisme après le krach de 2008. Elle entraîne une désintégration de l’Occident, qu’illustre également le Brexit en Europe, au moment où les ambitions impériales renaissent parmi les puissance émergentes du Sud, avides de prendre leur revanche sur les anciens pays colonisateurs.

Comme le rappelait Albert Camus, « Il y eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus ». Les transformations du monde du XXIe siècle, qui le rendent plus imprévisible et dangereux, prennent les démocraties au dépourvu. Tout en étant très différent de celui des années 1930, le contexte, pour les démocraties, présente certains traits communs avec l’entre-deux-guerres : les pressions déflationnistes, la déstabilisation des classes moyennes, le renouveau des risques intérieurs et extérieurs, la montée des populismes, la paralysie des institutions et la division des nations libres. Les dilemmes stratégiques qui se posent à elles comportent des similitudes : agir ou subir ? engagement ou apaisement ? unité ou désunion ? compromis sur les valeurs ou réarmement militaire, politique et moral ?


2.
Les risques changent de nature et d’intensité

            Les démocraties, tout à l’euphorie de la chute du soviétisme, ont abordé le XXIe siècle en communiant dans l’illusion du triomphe de leurs valeurs et d’une sécurité absolue garantie par la suprématie militaire des États-Unis. Elles ont négligé le fait que le dénouement de la guerre froide est intervenu grâce à l’effondrement interne de l’URSS bien plus que par une victoire de l’Occident, dont le principal mérite fut la cohérence dans la stratégie du cantonnement, la préservation de son unité et la résilience face à la propagande communiste. L’après-guerre froide a ainsi été dominé par la distribution inconséquente des pseudo dividendes de la paix à travers le désarmement et la mise en place d’une économie de bulle qui a éclaté en 2008. Dans le même temps, le renouveau des passions identitaires, qu’il s’agisse du nationalisme en dépit des conflits de l’ex-Yougoslavie ou du fanatisme religieux, a été occulté.

Même l’alerte majeure des attentats du 11 septembre 2001 fut largement ignorée ou incomprise. Elle a conduit à une divergence stratégique majeure au sein de l’Occident. D’un côté, les États-Unis ont militarisé à l’extrême leur riposte avec les guerres perdues d’Afghanistan et d’Irak, qui provoquèrent par réaction leur désengagement du Moyen-Orient et d’Europe sous Barack Obama au prétexte d’un pivot vers l’Asie qui resta dans les limbes. De l’autre, l’Europe a poursuivi son désarmement unilatéral.

            L’Occident se trouve ainsi privé de stratégie cohérente et de son unité au moment où les risques stratégiques remontent en flèche sous la pression cumulée du terrorisme islamique, des démocratures et des attaques cybernétiques qui se multiplient contre les dirigeants, les entreprises, les institutions mais aussi la vie de la cité.

En dehors des zones de guerre, le nombre des victimes du terrorisme islamique a décuplé depuis le début du siècle, passant de 2000 à 20 000 par an. Les démocraties sont plus que jamais l’une des cibles prioritaires du djihad dans le cadre de sa mondialisation. Dans les années 1990, il s’est concentré en Afghanistan et en Algérie où il échoua à prendre le pouvoir. Au cours de la décennie 2000, il a frappé les États-Unis puis s’est installé en Europe où il a essaimé à partir du Londonistan, avec pour aboutissement les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005. Les années 2010 sont dominées par la création et le développement de l’État islamique, dont la stratégie se déploie selon quatre cercles : le Moyen-Orient, le Maghreb et l’Afrique, l’Asie et l’Europe. Notre continent constitue un théâtre d’opération prioritaire après les défaites enregistrées en Irak et en Syrie, ce qui se traduit par des attentats ininterrompus depuis le début de 2015. Ils pèsent de plus en plus sur le mode de vie des citoyens et sur l’opinion publique, contribuant à alimenter les populismes.
La reprise de Mossoul et Raqqa marque un incontestable tournant dans la guerre contre l’État islamique en actant la fin du califat, c’est à dire d’une entité politique d’inspiration salafiste s’étendant sur une vaste partie de l’Irak et de la Syrie, enracinée dans la population sunnite, financée par les ressources pétrolières, disposant d’une armée et d’une organisation administrative. Pour autant, elle est très loin d’enterrer l’idéologie du djihad. Si la puissance militaire du djihadisme est affaiblie, ses causes demeurent largement présentes : la difficulté du monde arabo-musulman à acclimater la liberté politique, l’économie de marché et la société ouverte ; les problèmes d’intégration des minorités musulmanes dans les démocraties ; le dilemme entre autocratie et théocratie au Moyen-Orient et en Afrique ; les oppositions religieuses entre sunnites et chiites ainsi que les conflits ethniques qui nourrissent les situations de guerre civile ; l’effondrement des États ; la rivalité des puissances régionales – Arabie Saoudite, Iran et Turquie – et les intérêts des grands acteurs stratégiques – États-Unis, Chine et Russie notamment.
Pour toutes ces raisons, l’État islamique n’est pas mort ; il se transforme. Le risque djihadiste restera élevé jusqu’à ce que les forces modérées prennent le pas sur les extrémistes dans le monde arabo-musulman ce qui prendra beaucoup de temps. Au Moyen-Orient, les djihadistes se fondent dans le flot des réfugiés et se regroupent au nord de l’Irak et de la Syrie ainsi que le long de la vallée de l’Euphrate. De nouveaux théâtres d’opération s’ouvrent en Asie : en Afghanistan avec la conquête du complexe des grottes de Tora Bora ; aux Philippines avec l’occupation de Marawi ; en Indonésie et même en Chine où se multiplient les cellules dormantes. L’État islamique progresse également en Afrique, de l’Égypte au Nigéria. Dans tout le monde développé, l’État islamique se restructure sous la forme d’un réseau social cherchant à radicaliser et enrégimenter la jeunesse, avec pour objectif de provoquer une guerre civile entre les musulmans et le reste de la population.

Simultanément, les démocratures réhabilitent les politiques de puissance dans le but de construire un ordre mondial post-occidental. Leurs régimes, qui institutionnalisent la violence à l’intérieur comme à l’extérieur, n’ont pas pour premier ennemi le fanatisme religieux mais les démocraties. Ce conflit est fondamentalement politique et ne peut trouver d’issue économique ou diplomatique. Il se traduit par l’exacerbation de la rivalité entre la Chine et les États-Unis dans le Pacifique comme par les pressions croissantes de la Russie et de la Turquie sur l’Europe. La Russie, à travers l’annexion de la Crimée puis son intervention en Ukraine a déstabilisé le système de sécurité du continent et violé ouvertement les traités mis en place après la fin de la guerre froide, à commencer par le mémorandum de Budapest du 5 décembre 1994 qui garantissait l’intégrité de l’Ukraine en contrepartie de sa dénucléarisation. La transformation de la Turquie en démocrature islamique par Recep Erdogan va de pair avec une surenchère antieuropéenne et une stratégie de la tension fondée sur la mobilisation des minorités émigrées turques contre leurs pays d’accueil, notamment en Allemagne.

Il en résulte un puissant mouvement de réarmement dans le monde. Les dépenses militaires représentent environ 1700 milliards de dollars, soit 2,3 % du PIB mondial, et augmentent de 5 à 10 % par an. La Chine a augmenté son effort de 132 % en dix ans pour le porter à 4 % du PIB. La Russie l’a triplé en quinze ans jusqu’à 3,7 % du PIB, se servant du théâtre syrien comme vitrine de la modernisation de ses forces armées, dans le domaine aérien et maritime, dans les frappes à distance et surtout dans la capacité à conduire des opérations complexes. L’Asie dépense désormais plus de 100 milliards de dollars de plus que l’Europe pour sa défense. Toutes les nations émergentes se dotent de capacités aériennes, spatiales et de marines de haute mer. La prolifération nucléaire et balistique s’accroît, portée par la Corée du Nord, l’Inde et le Pakistan, tandis que l’Iran menace de relancer son programme militaire en cas de remise en cause de l’accord de Genève par les États-Unis. La Chine, la Russie mais aussi la Corée du Nord investissent massivement dans la cyberguerre, asymétrique par excellence.
Les démocraties divergent face au réarmement mondial. Les États-Unis consacrent 3,3 % de leur PIB à la défense, ce qui n’empêche par leur avantage technologique de se réduire, voire de s’effacer comme le montre la crise nord-coréenne. Surtout, pendant que le monde réarme, l’Europe désarme. En dépit d’une inflexion récente justifiée par les attaques islamistes et les menaces venues de Russie et de Turquie, l’effort européen de défense demeure limité à 1,2 % du PIB, ce qui est notoirement insuffisant au moment où la garantie de sécurité américaine devient aléatoire et conditionnelle.

Troisième risque stratégique, la guerre de l’information change de dimension. L’information a toujours été décisive dans l’art militaire. Dans le brouillard qui caractérise l’affrontement armé, c’est le savoir qui fait la décision. Le renseignement réduit l’incertitude ; la ruse permet de tromper l’ennemi. L’art de la stratégie est celui de la connaissance. Il en va de même pour l’économie : la maîtrise du marché, la protection ou le piratage de l’innovation déterminent largement la hiérarchie des producteurs.

La guerre de l’information ne la limite pas au statut d’instrument mais l’érige en objectif à part entière, visant « la prise de contrôle de l’esprit des gens » pour reprendre la définition de Hannah Arendt. Elle est l’enfant du premier conflit mondial et de la guerre totale, marqués par la propagande qu’Élie Halévy qualifiait d’« organisation de l’enthousiasme ». Elle a été systématisée par les totalitarismes, qui alliaient le mensonge et la terreur d’État, jusqu’à ce que le discrédit de l’idéologie communiste, favorisé par les accords d’Helsinki en 1975, ne provoque l’effondrement intérieur de l’Union soviétique et de son empire. Elle a été élaborée en doctrine de contre-insurrection par l’armée française en Algérie pour répondre à la guerre révolutionnaire, débouchant sur une victoire militaire mais sur une défaite politique et morale.

La guerre de l’information est entrée dans une nouvelle ère avec la révolution numérique. La collecte, le traitement et l’analyse des données ouvrent une cinquième dimension pour la guerre avec le cyber qui s’ajoute à la terre, la mer, l’air et l’espace. La connexion de plus de la moitié de l’humanité à Internet et la perspective de disposer d’une vingtaine de milliards d’objets connectés en 2020 démultiplient les possibilités de voler, manipuler ou détruire l’information, avec pour objectif de prendre le contrôle des individus ou des systèmes informatiques.

Le champ de bataille est mondial. Les opérations se déroulent en permanence et en temps réel. Le numérique, plus encore que l’atome qui reste pour l’heure l’apanage des États, possède un pouvoir égalisateur et constitue une arme asymétrique. Il est accessible à des groupes criminels
– dont le chiffre d’affaires cybernétique atteint 450 milliards de dollars par an – et terroristes, voire à de simples individus. Il les met sur un pied d’égalité avec des entreprises globales ou des grandes puissances, comme il est montré par les cyberattaques venues de Corée du Nord – à l’image du virus WannaCry qui a bloqué plus de 200 000 ordinateurs dans 150 pays.
La guerre de l’information constitue par excellence un conflit de volonté mais elle ne met pas seulement aux prises des États ; elle épargne le sang tout en montrant une très grande efficacité pour défaire l’ennemi en s’attaquant à l’esprit de sa population. Hobbes rappelait que « gouverner, c’est faire croire ». Celui qui sait faire croire sort vainqueur, tout particulièrement dans les démocraties qui sont des régimes d’opinion.

Les démocraties sont ainsi des cibles privilégiées de la guerre de l’information menée par les démocratures et les djihadistes. Avec plusieurs modes d’action : les attaques personnelles contre les dirigeants ; la divulgation massive de données confidentielles sur le modèle de Wikileaks ; la diffusion de fausses informations ; la propagande nationaliste et religieuse ; la manipulation de l’opinion lors des scrutins décisifs. Le risque est aussi intérieur avec les populistes qui, sur fond de discrédit des élites et de radicalisation du corps social, mobilisent les fake news au service de leur démagogie, avec l’aide de médias tels que Fox News ou le site Breitbart aux États-Unis – voire des tweets de Donald Trump.

Les démocraties, qui sont des régimes fondamentalement conservateurs, peinent à anticiper les risques et tardent à s’adapter aux changements brutaux de l’environnement stratégique. Leur résistance victorieuse face au djihad et aux démocratures reste possible à long terme. Comme le soulignait Clausewitz et comme le confirma la guerre froide, « la victoire revient à celui qui tient le dernier quart d’heure ». Mais force est de constater qu’elles accumulent de manière inquiétante les erreurs et les revers.

Les multiples interventions occidentales conduites en Afghanistan, en Irak et en Libye se sont achevées par des échecs, témoignant d’une incapacité à gagner la guerre et plus encore à conclure la paix. Surtout, le renouveau des menaces extérieures s’accompagne d’une profonde déstabilisation intérieure avec la vague populiste qui est apparue au confluent du krach de 2008, de la décomposition des classes moyennes, de la peur des migrations et de la montée du sentiment d’insécurité.

Le péril populiste s’est matérialisé en 2016 avec le vote du Brexit au Royaume-Uni et l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Or la résurgence du nationalisme, du protectionnisme et de la xénophobie au cœur du monde anglo-saxon affaiblit profondément les démocraties.

Les États-Unis et le Royaume-Uni sont les premières victimes du populisme. La présidence de Donald Trump se limite pour l’heure, en dehors des mesures de déréglementation et de la sortie du pacte transatlantique et de l’accord de Paris sur le climat, au chaos qui règne à Washington surplombé par la menace d’une procédure de destitution liée au Russiagate pour ce qui est de la politique intérieure, à la décomposition du leadership américain miné par l’imprévisibilité du président et le démantèlement de ses leviers et relais d’action au plan international. Le Royaume-Uni a vu depuis le vote du Brexit sa croissance divisée par deux et l’inflation atteindre 3 % ce qui érode le pouvoir d’achat des Britanniques, tandis que le déficit budgétaire repart à la hausse. Simultanément, Theresa May a perdu toute autorité en même temps que sa majorité lors des élections de juin 2017, devenant l’otage d’une fragile et ruineuse coalition avec les unionistes d’Irlande du Nord. L’unité du Royaume se trouve par ailleurs compromise par la volonté d’indépendance de l’Écosse qui entend rester dans le grand marché européen. Enfin, le Brexit continue à diviser le pays, sans que pour autant émerge une stratégie de négociation crédible avec l’Union européenne.

Le populisme s’affirme ainsi comme le meilleur allié des djihadistes et des démocratures dans la remise en cause de l’ordre mondial fondé en 1945 autour des principes promus par les démocraties occidentales. Les États-Unis ne sont plus la solution, marque de fabrique de la nation indispensable, mais une grande partie du problème. Ils renient les valeurs qui sont au cœur du rêve américain et minent les cadres qui régulaient le système mondial et encadraient la violence, des alliances aux traités de libre-échange en passant par les institutions multilatérales. Ils ne constituent plus la réassurance ultime de la sécurité des démocraties mais déstabilisent l’OTAN et critiquent l’Union européenne qu’ils ont contribué à enfanter avec le plan Marshall. Ils légitiment les populistes et divisent le monde libre au lieu de le fédérer face au renouveau des menaces stratégiques. Le Brexit, de son côté, crée un risque de désintégration de l’Union européenne et de la zone euro, qui, pour l’heure a heureusement été déjoué. Il ampute par ailleurs l’Europe d’une part essentielle de son potentiel de défense.

Face à la remontée des risques stratégiques du XXIe siècle, les démocraties sont d’abord menacées par leurs faiblesses internes. Elles ne peuvent rééditer au moment d’affronter le djihadisme, les démocratures et les cyberattaques les fautes qu’elles ont commises dans les années 1930 en se divisant face aux totalitarismes. Elles doivent se ressaisir en prenant la mesure des défis qui leur sont lancés, en réarmant dans le cadre d’une stratégie globale, en réaffirmant leur communauté de valeurs et de destin.

3. La France et l’Europe sont en première ligne

L’Europe, qui s’est refondée sur le droit et le marché après 1945, se découvre cernée par les crises et les conflits, de la Baltique à Gibraltar en passant par la Turquie, le Levant et le Maghreb. Alors même que l’Union était accaparée par ses difficultés internes, notamment la tourmente de la zone euro et la faillite de la Grèce, elle s’est trouvée frappée par une succession de chocs géopolitiques majeurs : le djihad avec la multiplication des attentats islamistes sur son sol ; le réveil de l’impérialisme russe qui a mis à bas le système de sécurité du continent ; la transformation de la Turquie en démocrature islamique ; la plus forte vague de migration depuis la fin de la seconde guerre mondiale ; enfin le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Le trop plein de risques va de pair avec un vide de sécurité. L’Europe est un continent vieux, riche et désarmé face à des peuples jeunes, pauvres et surarmés. Elle ne consacre que 217 milliards de dollars pour défendre ses 550 millions de citoyens alors que les États-Unis dépensent 615 milliards pour protéger 320 millions d’Américains. L’aviation de combat illustre l’ampleur du désarmement de l’Europe, qui n’aligne aujourd’hui que 1500 appareils contre 4000 en 2000. De plus, l’investissement militaire reste non coordonné ce qui se traduit par une faible efficacité opérationnelle : 178 systèmes d’armes sont en service dans l’Union contre 30 aux États-Unis.

L’Europe est d’autant plus vulnérable que les principes qui organisaient la sécurité du continent sont obsolètes. Le choix cardinal de déléguer la responsabilité de sa défense aux États-Unis n’est plus crédible. Le tournant nationaliste des États-Unis, aggravé par la désorganisation et l’irrationalité de la présidence de Donald Trump, remet en cause la garantie qu’ils apportaient à l’Europe, matérialisée par l’OTAN et verrouillée par la dissuasion nucléaire. Le président américain refuse explicitement de reprendre à son compte l’article 5 du traité OTAN qui acte la solidarité entre ses membres et prévoit une assistance militaire en cas d’atteinte à leur souveraineté. Les traités et les accords de désarmement qui organisaient la sécurité du continent ont par ailleurs été violés par la Russie avec l’annexion de la Crimée et l’intervention en Ukraine. La crise des migrants montre que l’Europe n’assure aucun contrôle de ses frontières extérieures. Les acquis de l’intégration sont remis en question par le Brexit qui ampute la construction européenne du tiers de son potentiel militaire, d’un membre permanent au conseil de sécurité et d’une puissance nucléaire. Enfin, la longue panne du moteur franco-allemand provoquée par le déclin économique et social de notre pays a paralysé l’Union, interdisant toute initiative en matière de sécurité.

Parmi les pays européens, la France est une cible à la fois prioritaire et vulnérable. Du fait de son histoire, de ses valeurs, de l’importance de sa communauté musulmane, de ses engagements au Sahel et au Levant, elle est particulièrement visée par les islamistes. Ceux-ci annihilent la profondeur stratégique dont bénéficie notre pays en projetant des opérations militaires sur le territoire français et en retournant contre la nation une partie de la population radicalisée grâce aux réseaux sociaux.

La France constitue aussi un enjeu pour les démocratures du fait de son statut et de ses responsabilités internationales. Après le Brexit, elle demeure la seule nation européenne à disposer d’un siège de membre permanent au sein du conseil de sécurité de l’ONU, à garantir son autonomie de décision, à mettre en œuvre une dissuasion nucléaire indépendante, à posséder un modèle complet d’armée. Elle continue à maîtriser des compétences et des technologies de pointe. Pour ces raisons, notre pays est soumis à un effort de propagande soutenu, notamment de la Russie et de la Turqie. Il est également l’objet d’activités de renseignement et d’attaques cybernétiques régulières et intenses, comme l’ont démontré les interventions de la Russie dans la campagne présidentielle de 2017.

En dépit du renouveau des menaces et des frappes terroristes qui ont souligné la vulnérabilité de son territoire et de sa population, la France a laissé se creuser un grand écart entre ses ambitions mondiales, les missions qu’elle assigne à ses armées et les moyens qui leur sont affectés. Elle n’a pas tiré les leçons des tragédies qui l’ont frappée. Notre pays ne dispose toujours pas d’une stratégie globale, d’une organisation et de moyens adaptés afin de lutter de façon efficace et durable contre le terrorisme, notamment sur le territoire national. Des moyens importants lui sont alloués, mais leur coordination demeure insuffisante, qu’il s’agisse des services de renseignement ou des forces d’intervention.

Surtout, une divergence majeure est apparue entre le recours croissant à l’outil militaire, y compris dans la conduite de la politique étrangère, et l’évolution de ses ressources humaines, matérielles et financières.

            La France déploie aujourd’hui 30 000 hommes en opérations, y compris sur le territoire national dans le cadre de Sentinelle qui a mobilisé jusqu’à 11 000 soldats désormais ramenés à 7000. L’activité excède de 30 % les contrats opérationnels fixés par le Livre Blanc de 2013. Nos forces sont engagées sur quatre théâtres majeurs au lieu de trois et dirigent les opérations sur deux d’entre eux au lieu d’un seul. La Marine opère sur cinq théâtres, de l’océan Indien au golfe de Guinée, au lieu de deux. L’Armée de l’Air déploie en permanence à l’extérieur 20 avions de chasse au lieu de 12, 3 bases aériennes au lieu d’une et, sur une année, mobilise la quasi-totalité des équipages aptes à réaliser des missions de guerre.

            L’outil militaire français se trouve désormais à la limite de la rupture, comme ce fut le cas pour l’armée britannique après ses engagements en Afghanistan et en Irak. Les munitions et les rechanges manquent. Le soutien et le service de santé montrent d’inquiétantes défaillances. La moyenne d’âge des véhicules de l’avant blindés dépasse 35 ans. Plus de 80 d’entre eux déployés au Sahel ont été mis hors d’usage et 60 % des véhicules engagés par l’armée de terre en opérations ne sont toujours pas protégés contre les engins explosifs. La protection des soldats, des matériels et des bases militaires est notoirement insuffisante. L’entraînement a été divisé de moitié dans l’armée de terre depuis le déploiement de Sentinelle en 2015. Pour les pilotes, il est limité à 150 heures de vol par an alors que la norme minimale fixée par l’OTAN ressortit à 180 heures. La situation est également critique dans la marine avec un peu plus de 80 jours d’entraînement à la mer à comparer à un objectif de 100.

Des ruptures majeures de capacités sont constatées dans des domaines critiques : l’aviation de combat, les hélicoptères, l’aviation de transport et les avions de ravitaillement en vol (dont la moyenne d’âge excède 50 ans), les drones, les missiles de moyenne portée, les frégates qui doivent assurer la surveillance des approches de notre territoire tout en faisant face à la recrudescence des incursions de sous-marins russes aux abords de la base de l’Île Longue. Ce qui est vrai des matériels s’applique aussi aux hommes, avec des difficultés croissantes pour recruter et à fidéliser des compétences rares – comme celles des pilotes, des atomiciens, des mécaniciens aéronautiques, des spécialistes de la cybersécurité ou de la gestion de données –, mais aussi pour motiver les soldats du rang sur des missions correspondant à leur engagement. À cela s’ajoute une dépendance vis-à-vis des États-Unis dans des capacités clés pour la conduite de nos opérations (ravitaillement en vol, drones, renseignement…).

Depuis 2013, l’intense activité des armées françaises ne permet pas de régénérer leur potentiel. Le niveau de notre puissance miliaire est largement inférieur à son niveau de 2010 et connaîtra, à moyens constants, un effondrement brutal à l’horizon de 2020. Déjà, la réédition d’une opération comme Serval au Mali serait aujourd’hui impossible compte tenu de la réduction de l’entraînement, de l’usure et du manque de disponibilité des matériels ou encore de la pénurie de munitions.

            La première explication réside dans l’insuffisance du budget militaire, en dépit d’un relèvement récent de 31,4 milliards d’euros en 2015 à 32,7 milliards en 2017 – sous réserve des mesures de gel et d’annulations. L’effort de défense a diminué de 5,79 % du PIB en 1960 à 3,10 % en 1980, 2,01 % en 2000 et 1,77 % en 2017 (pensions incluses). Cette diminution s’inscrit dans le droit fil de la cannibalisation de l’État régalien, qui n’est plus financé qu’à hauteur de 2,8 % du PIB, par l’État Providence, qui mobilise 34 % du PIB. La défense a ainsi supporté 40 % des économies réalisées sur les dépenses de l’État au cours des dix dernières années. Les crédits des lois de programmation militaire de 2009 à 2014, puis 2014 à 2019, ont été amputés de 15 milliards d’euros, soit l’équivalent d’une année de dépenses d’équipement. Près de 49 000 postes de militaires ont été supprimés en une décennie, ce qui aboutit à un effectif de soldats professionnels inférieur de 10 000 au niveau de 1996, quand l’armée reposait encore sur les ressources de la conscription. Enfin, les opérations extérieures ont été systématiquement sous-estimées, budgétées à hauteur de 450 millions d’euros alors qu’elles coûtent plus de 1,2 milliard par an.

            Le système de défense français est donc notoirement sous-financé par rapport à ses missions et aux opérations qu’il conduit, ce qui compromet à court terme la pérennité du modèle complet d’armée. Ceci est confirmé par la comparaison avec les autres grandes nations européennes, sans même évoquer les États-Unis où Donald Trump entend rajouter 54 milliards de dollars supplémentaires à un budget de 560 milliards de dollars afin de porter l’effort de défense à 4 % du PIB – soit le même niveau que la Chine. L’Allemagne consacre 37 milliards d’euros à sa défense, en 2017, et augmente son effort de 2 milliards par an, alors même qu’elle ne supporte pas les coûts de la dissuasion nucléaire et n’intervient que très peu à l’extérieur. Le Royaume-Uni a engagé la reconstitution de son potentiel militaire avec un budget de 46 milliards d’euros correspondant à 2,2 % de son PIB, là encore, sans soutenir actuellement d’engagements significatifs à l’extérieur.

            Pour l’Europe comme pour la France, l’heure des choix est venue. L’Union européenne doit assumer progressivement la responsabilité de sa sécurité qu’elle ne peut plus remettre entre les mains des États-Unis, sauf à compromettre son modèle de société et sa liberté. La France doit opter soit pour un désengagement, soit pour un réinvestissement qui est indissociable d’une refondation de sa stratégie de sécurité.

            4. Repenser la stratégie de sécurité de la France et de l’Europe

Il ne fait aucun doute que les menaces émanant du terrorisme islamique, des démocratures et du cybermonde visant la France et l’Europe sont durables et vont s’aggraver dans les prochaines années. Il est certain que l’arrêt des opérations extérieures françaises protégeant les approches du continent européen au Sahel et au Levant provoquerait rapidement une multiplication des attaques terroristes. Par ailleurs, l’abandon de la dissuasion nucléaire priverait la France comme l’Europe de toute réassurance au moment où le recours à des formes de chantage nucléaire se multiplient, de la Russie à la Corée du Nord, et où la garantie de sécurité des États-Unis devient peu fiable. De manière symétrique, la France ne peut imaginer être en sécurité si ses partenaires de l’Union voient leur souveraineté, leur intégrité ou leur paix civile menacées.

La sécurité, longtemps reléguée au dernier rang des préoccupations publiques, doit donc être érigée en priorité pour l’Europe comme pour la France. Le réarmement est aujourd’hui une condition nécessaire mais non suffisante. Il doit en effet s’inscrire dans une réflexion d’ensemble sur les objectifs, l’organisation et les moyens de la défense du continent et des nations qui le composent.

4.1.
Les principes

            L’effort financier à accomplir pour assurer la sécurité de la France et de l’Europe est très lourd compte tenu des contraintes économiques, sociales et financières auxquelles font face les pays de l’Union, tout particulièrement la France dont la dette publique culmine à 98,9 % du PIB. L’indispensable réarmement, pour être efficace, doit donc s’inscrire dans des conditions strictes.

            a) La sécurité répond à des stratégies de long terme qui ne peuvent être soumises à une conjoncture politique et économique volatile ou à des coups d’accordéon budgétaires.

            b) La sécurité est globale et pas seulement militaire. À la différence de l’ère de la guerre froide, aucun des risques stratégiques du XXIe siècle n’est purement militaire et ne peut être traité par la seule force armée. La France doit donc se doter et mettre en œuvre une stratégie globale de sécurité qui s’inscrive dans une logique réellement interministérielle, coordonnant étroitement les armées et les forces de sécurité intérieure, mais aussi la diplomatie, la justice, l’éducation, la politique d’intégration et l’aide au développement. De même, l’Europe doit articuler étroitement son réarmement et son action extérieure, notamment pour stabiliser la périphérie du continent.
Ce ne sont pas seulement les moyens qu’il faut redimensionner mais les doctrines et les organisations qu’il faut repenser. En gardant à l’esprit que le réarmement, qui mobilise les citoyens au service de leur sécurité et de celle de la nation, est indissociable du redressement économique comme de la reconstitution du contrat social et politique de la nation. À ce titre, il reste fondamental de restaurer la prééminence de la décision politique en créant un Conseil de sécurité nationale auprès du président de la République.

            c) La sécurité est européenne et pas seulement nationale. La France doit jouer un rôle moteur dans la refondation de l’Europe autour de sa sécurité. Après le Brexit, elle demeure le seul pays européen disposant de l’autonomie de décision, des capacités et des compétences pour construire un système de défense face aux risques du XXIe siècle. Au terme des accords de Lancaster House, signés en 2010, elle a mis en place une coopération militaire avec le Royaume-Uni tant sur le plan classique – avec la création d’une force interarmées dotée d’un commandement et d’un état-major – que sur le plan nucléaire, qui en font le pivot autour duquel gérer la communauté des intérêts stratégiques entre l’Union et le Royaume-Uni. La France constitue donc le socle sur lequel construire une Europe de la sécurité.

            d/ La sécurité est militaire et civile, publique et privée. Au total, plus d’un million de personnes, militaires, policiers, douaniers, pompiers, agents privés travaillent en France dans le secteur de la sécurité, soit 3,5 % de la population active. Mais pour l’heure les différents acteurs restent cloisonnés, ce qui crée des défaillances connues de nos ennemis. Tant en France qu’en Europe, il est donc impératif de réfléchir au renforcement de la coordination des acteurs de la sécurité en intégrant pleinement le secteur privé qui dispose de ressources et de compétences précieuses, qu’il s’agisse de nouvelles technologies ou d’enracinement dans la société civile.

            4.2. Définir une stratégie globale de sécurité

            Face à des menaces réelles, élevées et précises, il est urgent de remettre en cohérence les objectifs, les missions et les moyens de la défense face aux menaces qui pèsent sur notre sécurité. C’est notamment l’objet de la revue stratégique qui doit dresser d’ici à octobre 2017 le tableau de l’environnement et des risques, fixer nos ambitions, définir le format des forces et de la base industrielle correspondante.

            Que voulons-nous faire ? D’un côté, assurer la sécurité des Français et du territoire en garantissant la continuité de la vie nationale en toutes circonstances, ce qui impose de couvrir les institutions et la population, mais aussi les infrastructures vitales et les entreprises. De l’autre, fournir le socle d’une Europe de la sécurité fondée sur la communauté de destin entre les nations qui forment le noyau dur de l’intégration du continent.

            Quelles missions souhaitons-nous assurer ? Au minimum, tenir dans la durée le niveau d’engagement des armées depuis 2013, aligner les contrats opérationnels sur la réalité des moyens que nous engageons en opérations, définir une doctrine et un cadre clair d’engagement des forces sur le territoire national qui permette d’accompagner la levée de l’état d’urgence.

            Quelles priorités en découlent ? La première urgence consiste à interrompre la diminution du potentiel militaire français et à reconstituer ses capacités, à hauteur de la situation du milieu des années 2000, au terme de la professionnalisation. Cela implique une remontée en puissance méthodique ainsi qu’un vigoureux effort de mise à niveau des infrastructures et de la maintenance pour faire passer le taux de disponibilité des matériels, compris entre 35 et 60 %, à 80 %. La deuxième orientation consiste à combler les déficits de capacités les plus critiques dans les domaines des hélicoptères, de l’aviation de combat, du transport et du ravitaillement aériens, des blindés légers et des drones. La troisième ligne directrice porte sur le renouvellement de la dissuasion nucléaire qui constitue un enjeu vital pour la France comme pour l’Europe. L’arme nucléaire effectue un retour en force en raison des menaces émanant de la Russie comme des risques liés à la Corée du Nord qui multiplie les tests de têtes et de missiles balistiques intercontinentaux. La force de dissuasion française doit donc être maintenue dans ses deux composantes, maritime et aérienne, et ce d’autant qu’elle demeure la seule au sein de l’Union après le Brexit. Mais elle devra être modernisée à partir de 2020 ce qui implique de porter son budget, aujourd’hui réduit à 3,9 milliards d’euros, entre 5,5 et 6 milliards par an durant 15 à 20 ans. Enfin, il convient de soutenir la recherche dans les technologies d’avenir et d’accompagner la montée en puissance des opérations dans les domaines du cyber et du traitement des données.

            Quel effort financier engager ? Napoléon rappelait qu’« il n’y a qu’un secret pour mener le monde, c’est d’être fort parce qu’il n’y a dans la force ni erreur, ni illusion : c’est le vrai mis à nu ». L’art de la guerre est tout entier d’exécution et ne supporte pas la divergence entre les mots et les moyens de la puissance. Le quinquennat d’Emmanuel Macron est décisif pour le système de défense, qui se trouve à la croisée des chemins. La pérennité du modèle d’armée impose une remontée en puissance qui se jouera autour de trois horizons de temps.

            Tout d’abord, l’exécution de la loi de finances pour 2017 dont la Cour des Comptes a dénoncé à bon droit l’insincérité. Le budget de la défense cumule le non financement à hauteur d’un milliard d’euros des mesures arrêtées par François Hollande en conseil de défense le 6 avril 2016, un report de plus de 3 milliards sur les programmes d’équipement et un sous-provisionnement des opérations extérieures pour 750 millions. Il ne saurait servir de variable d’ajustement pour les indispensables économies qui doivent cibler les transferts sociaux et non plus les fonctions régaliennes de l’État.

            Ensuite, le projet de loi de finances pour 2018 qui doit enclencher la remontée en puissance et amorcer la trajectoire destinée à porter l’effort de défense à 2 % du PIB en 2025 en augmentant les dépenses de 32,7 à 35 milliards d’euros – incluant le coût réel des opérations soit 1,2 milliard d’euros. Ce niveau d’effort est indispensable pour traduire en actes les décisions d’avril 2016, pour engager la reconstitution des stocks de munitions et de rechanges, la mise à niveau de la maintenance ainsi que la modernisation des matériels obsolètes, usés ou détruits en opérations.

Enfin, Emmanuel Macron, qui a mis en scène son rôle de chef des armées pour s’installer dans la fonction présidentielle, s’est engagé à consacrer à l’effort de défense 2 % du PIB, hors pensions et opérations extérieures en 2025, soit 50 milliards d’euros. Cet objectif, fixé par les chefs d’États au sommet de l’OTAN de Newport, en septembre 2014, et confirmé en juillet 2016 lors du sommet de Varsovie, a le mérite de répondre aux engagements financiers requis pour le maintien de notre système de défense. Il implique de réinvestir chaque année à partir de 2018 entre 2 et 2,5 milliards d’euros, ce qui suppose de dégager les économies correspondantes sur les dépenses sociales. Simultanément, a été promise la création d’un service national universel d’un mois qui représente une charge de 12 à 17 milliards en investissements et 2,5 à 3 milliards en fonctionnement, notamment en raison des 15 à 20 000 personnes requises pour son encadrement. Ce service national n’a pas d’utilité sur le plan militaire et ne saurait donc, s’il devait être confirmé, être financé directement ou indirectement par le budget de la défense.

            Le général de Gaulle affirmait avec raison que « la défense nationale est la première raison d’être de l’État ». Sans défense, il n’est plus d’État. Et, sans État, il n’est pas plus de développement économique que de liberté. Le redressement économique de la France et le rétablissement de la sécurité intérieure et extérieure sont indissociables. Il n’existe pas de développement sans sécurité. Il n’existe pas davantage de sécurité sans croissance qui, seule, peut assurer la soutenabilité de l’effort financier requis afin de protéger la population et le territoire français.

            4.3. Refonder l’Europe autour de la sécurité

L’Europe ne se veut pas d’ennemis. Mais elle ne peut persister dans le déni. Elle joue non seulement la poursuite de son intégration mais sa survie. Depuis soixante ans, elle s’est construite par le droit et le commerce contre la guerre, déléguant sa sécurité aux États-Unis. Cette option est désormais caduque, comme l’a reconnu Jean-Claude Juncker qui a déclaré le 9 juin que « la sécurité de l’Europe ne peut plus être sous-traitée ». Il reste à tirer toutes les conséquences de ce constat.

Aujourd’hui, la priorité doit être donnée à l’élaboration et à la déclinaison opérationnelle d’une stratégie de sécurité européenne. L’Union, pour se relancer, doit répondre aux attentes de ses citoyens : elle crée trop de normes et ne produit pas assez de sécurité. Il est vrai que les États restent seuls compétents dans le domaine de la sécurité, régalien par excellence. Mais l’efficacité des politiques de sécurité nationales est désormais conditionnée par l’instauration d’une politique de sécurité européenne.

Soixante ans après le traité de Rome, la construction européenne doit être relancée autour d’une Union pour la sécurité dont les missions seraient la lutte contre le terrorisme islamique, la préservation des infrastructures vitales et la reprise du contrôle des frontières extérieures du continent – notamment par la transformation de Frontex en une force de police à part entière. La protection du continent et de ses frontières est en effet plébiscitée par les Européens et permet d’aligner les priorités des pays du Sud, ciblés par le terrorisme islamique, et de ceux de l’Est et du Nord, soumis aux pressions politiques et militaires de la Russie.

 Il convient par ailleurs de relancer la coordination et la mutualisation des capacités européennes, y compris dans le domaine des forces. Face à la menace des conflits hybrides, la notion de dissuasion conventionnelle mériterait d’être explorée. Elle prendrait tout son sens en permettant de mobiliser nos partenaires et de coordonner les efforts de réarmement sur le continent. Enfin, le signal devrait être donné d’une relance des coopérations industrielles, notamment dans la construction navale. Autant d’axes d’action qui devront s’inscrire dans un important effort de réarmement. Au-delà de la création d’un fonds d’investissement pour la défense qui devrait mobiliser à terme 5 milliards d’euros, les Européens doivent impérativement, moins pour leur crédibilité vis-à-vis des États-Unis que pour être en mesure d’assurer leur sécurité, remplir leur engagement d’affecter au moins 2% de leur PIB à l’effort de défense à l’horizon de 2025.

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Clemenceau rappelait qu’ « en politique, il faut savoir ce que l’on veut ; une fois qu’on le sait, il faut avoir le courage de le dire ; une fois qu’on l’a dit, il faut avoir le courage de le faire ». En matière de stratégie plus qu’en tout autre, le divorce entre les paroles et les actes se conclut par des tragédies. La France et l’Europe ne peuvent donc, sauf à s’exposer à de sanglants revers voire au sacrifice de leur indépendance, conserver des modes de pensée, des organisations et des moyens du temps de paix quand l’islamisme et les démocratures leur font la guerre. Mais elles doivent en même temps s’engager dans cette nouvelle lutte pour la préservation de leur souveraineté et de leur liberté en respectant strictement leurs valeurs.

Les démocraties redécouvrent que la sécurité et la liberté, comme la prospérité, ne sont jamais données mais toujours à conquérir. La transformation et la dégradation rapides de leur environnement leur imposent de réinvestir dans la sécurité de la repenser dans un cadre global. Pour les Européens, comme en a convenu Angela Merkel, « les temps sont révolus où nous pouvions nous reposer totalement sur d’autres ; nous devons lutter nous-mêmes pour notre avenir et notre destin ». La France doit pour sa part choisir entre sa souveraineté et la démagogie. Il n’y a en effet pas plus de sécurité sans développement économique – donc sans réformes – que de développement économique sans sécurité – donc sans effort pour la financer.

Face à la montée des risques extérieurs et à la déstabilisation intérieure par les populismes, le réarmement ne doit pas être seulement militaire mais aussi économique et politique, intellectuel et moral. Les démocraties sont sur la défensive mais conservent la possibilité de résister au djihadisme et aux ambitions impériales des démocratures. Ce sont la solidité des institutions, la lucidité des dirigeants mais aussi et surtout la responsabilité des citoyens qui feront ultimement la décision. Il ne suffit pas de contraindre, il faut convaincre. Il ne suffit pas de résister aux périls extérieurs, il faut endiguer les dérives populistes intérieures. En bref, il faut retrouver la foi dans la liberté et le courage de la défendre. Périclès rappelait de manière prémonitoire aux Athéniens, à l’aube de la guerre du Péloponnèse, que « ce sont les hommes et non les pierres qui forment le meilleur rempart des Cités ».